PARFUMERIE DE NICHE : L’EMBALLEMENT AUTOUR DES EXTRAITS DE PARFUM. NOUS NE VOULONS PAS JOUER À CE JEU.
30 %. 35 %. 40 %.
Depuis quelques années, la parfumerie de niche semble avoir trouvé une nouvelle unité de mesure du luxe : le pourcentage.
Plus un parfum serait concentré, plus il serait intense. Plus il tiendrait. Plus il contiendrait de belles matières premières. Et plus son prix élevé semblerait naturel.
Mais que signifie réellement un parfum concentré à 30 % ? Une concentration supérieure signifie-t-elle nécessairement davantage de matières précieuses ? Une meilleure qualité ? Une meilleure tenue ? Un parfum plus intéressant ?
Non.
Chez Les Bains Guerbois, nous n’avons rien contre les Extraits de Parfum.
Ce que nous refusons, c’est la course au chiffre.
EN BREF
Un Extrait de Parfum n’est pas automatiquement supérieur à une Eau de Parfum.
Les appellations Eau de Parfum, Parfum ou Extrait ne correspondent pas à des seuils internationaux strictement réglementés. L’International Fragrance Association, l’IFRA, donne des fourchettes habituellement rencontrées dans l’industrie, environ 10 à 20 % pour une Eau de Parfum et 15 à 40 % pour un Extrait, mais précise qu’il s’agit d’usages et non de définitions réglementaires universelles. Source : IFRA.
Surtout, un pourcentage de composition parfumante ne renseigne ni sur le prix des matières utilisées, ni sur leur rareté, ni sur leur qualité.
30 % est une concentration. Pas un certificat de noblesse.
QU’EST-CE QU’UN EXTRAIT DE PARFUM ?
Dans sa forme classique, un parfum alcoolique est constitué principalement d’une composition parfumante, d’alcool, généralement dénaturé, et éventuellement d’eau.
La composition parfumante est le cœur de la création. Elle rassemble les matières avec lesquelles le parfumeur construit son parfum.
Mais toutes les substances présentes dans une composition parfumante n’ont pas nécessairement la même fonction.
L’IFRA distingue ainsi les ingrédients parfumants, utilisés principalement pour leurs propriétés odorantes, et les ingrédients fonctionnels, qui contribuent notamment à la stabilité ou aux performances de la composition, comme certains solvants, antioxydants ou conservateurs.
Dans sa Transparency List 2025, l’IFRA recense 3 312 ingrédients parfumants et 379 ingrédients fonctionnels. Source : IFRA Transparency List 2025.
Cette distinction est essentielle.
Parce qu’un parfum annoncé à 30 % de composition parfumante ne contient pas nécessairement 30 % de matières odorantes précieuses.
30 % DE QUOI, EXACTEMENT ?
C’est probablement la question que l’on devrait poser plus souvent.
Lorsqu’une marque annonce fièrement « 30 % de concentration », l’imaginaire fait rapidement le reste.
On imagine davantage de rose.
Davantage d’iris.
Davantage d’oud.
Davantage de jasmin.
Davantage de matières rares.
Ce n’est pas nécessairement ce que signifie ce chiffre.
Une composition parfumante peut réunir des matières odorantes naturelles ou synthétiques, mais également différents ingrédients fonctionnels nécessaires à sa formulation.
Cela n’a rien d’anormal. Cela fait partie de la formulation d’un parfum.
Mais cela veut dire une chose très simple :
30 % de composition parfumante ne signifie pas 30 % de matières précieuses.
Et encore moins 30 % de matières naturelles précieuses.
POURQUOI NE LE VOIT-ON PAS SUR L’ÉTIQUETTE ?
Parce que la réglementation européenne prévoit que les compositions parfumantes et aromatiques ainsi que leurs matières premières peuvent être mentionnées dans la liste des ingrédients sous les termes génériques « PARFUM » ou « AROMA ».
Certaines substances soumises à une obligation d’étiquetage spécifique doivent naturellement être déclarées séparément. Mais la formule complète de la composition parfumante n’apparaît pas sur l’étiquette. C’est explicitement prévu par l’article 19 du règlement européen relatif aux produits cosmétiques. Source : règlement européen n° 1223/2009.
Le consommateur voit donc généralement :
ALCOHOL DENAT.
PARFUM
AQUA
Puis les substances dont l’étiquetage individuel est requis.
Mais derrière le mot PARFUM peut se cacher une formule extrêmement complexe.
Le consommateur n’en connaît ni la composition détaillée, ni le coût.
Il ne sait pas si l’augmentation du pourcentage correspond à davantage de matières odorantes coûteuses, à une reformulation complète, ou à une autre architecture technique de la composition.
Il voit simplement un chiffre.
Et ce chiffre est devenu un argument marketing extrêmement puissant.
30 % DE CONCENTRATION SIGNIFIE-T-IL DAVANTAGE DE MATIÈRES PREMIÈRES DE QUALITÉ ?
Non.
La concentration et la qualité sont deux choses différentes.
Deux compositions dosées exactement au même pourcentage peuvent présenter des coûts matières radicalement différents.
Une formule peut utiliser certaines matières naturelles extrêmement coûteuses.
Une autre peut s’appuyer sur des molécules de synthèse beaucoup plus accessibles.
Une autre encore peut utiliser des synthétiques particulièrement sophistiqués et coûteux.
Naturel ne signifie d’ailleurs pas nécessairement supérieur à synthétique. Ce serait une autre simplification de la parfumerie.
Le sujet est ailleurs.
Un pourcentage ne permet pas de connaître la valeur de ce qui se trouve derrière lui.
La concentration mesure la quantité d’une composition incorporée au produit fini.
Elle ne mesure ni la beauté de cette composition, ni son originalité, ni le coût de ses matières premières, ni le talent du parfumeur.
CERTAINS INGRÉDIENTS TECHNIQUES COÛTENT TRÈS PEU
C’est une réalité qu’il faut également rappeler.
Certains ingrédients techniques ou fonctionnels utilisés en formulation sont des produits relativement peu coûteux.
Le dipropylène glycol, ou DPG, est par exemple utilisé comme support, solvant ou véhicule dans l’univers de la parfumerie. Une offre professionnelle publique de DPG fragrance grade en volume l’affiche actuellement à environ 7 euros le kilo pour une commande minimale d’une tonne. Voir l’exemple de prix.
À ce tarif, 10 grammes représentent environ 7 centimes de matière.
Le citrate de triéthyle fournit un autre ordre de grandeur. Un catalogue professionnel public affiche actuellement 786 euros pour 25 kg d’une qualité FG, soit environ 31 euros le kilo et environ 31 centimes pour 10 grammes. Voir l’exemple de prix.
Ces exemples ne signifient évidemment pas qu’un Extrait de Parfum est simplement une Eau de Parfum à laquelle on aurait ajouté des produits bon marché.
Ce serait faux.
Ils montrent en revanche pourquoi le pourcentage de concentration, pris isolément, ne permet absolument pas d’estimer le coût réel de la formule.
POURQUOI LES EXTRAITS DE PARFUM SONT-ILS ALORS SI CHERS ?
C’est là que la tendance devient particulièrement intéressante.
Lorsqu’un parfum existant est décliné en version Extrait, son prix public peut augmenter sensiblement.
Cette augmentation peut avoir des raisons parfaitement légitimes.
Un Extrait peut être une véritable reformulation.
Il peut introduire de nouvelles matières.
Il peut être produit en volumes plus faibles.
Il peut nécessiter un nouveau développement, des essais, un nouveau packaging ou une fabrication spécifique.
Mais l’augmentation de la concentration ne signifie pas, à elle seule, une augmentation équivalente du coût de fabrication.
Prenons un exemple volontairement simple.
Imaginons une Eau de Parfum contenant 15 % d’un concentré qui coûterait 200 euros le kilo.
Passer de 15 à 30 % sur un flacon de 100 ml représenterait, à titre d’ordre de grandeur, environ 15 grammes supplémentaires de concentré.
Soit environ 3 euros de concentré supplémentaire.
Avec un concentré coûtant 400 euros le kilo, environ 6 euros.
Avec une formule exceptionnellement coûteuse, naturellement, ce montant peut être beaucoup plus important.
C’est précisément pourquoi nous refusons les généralisations.
Mais doubler un pourcentage de concentration ne signifie pas doubler le coût de fabrication.
Le supplément de prix public d’un Extrait ne peut donc pas être interprété automatiquement comme le reflet proportionnel d’un supplément de matières premières.
Il correspond aussi à un positionnement.
À une désirabilité.
À un marketing.
À une stratégie de prix.
En d’autres termes, l’Extrait est également devenu un formidable outil de premiumisation.
Et le chiffre fonctionne.
30 % semble supérieur à 20 %.
40 % semble supérieur à 30 %.
Plus concentré.
Plus intense.
Plus exclusif.
Plus cher.
Mais plus beau ? C’est une autre question.
À QUOI SERVENT LES FIXATEURS DANS UN PARFUM ?
La parfumerie utilise depuis toujours des matières permettant de travailler la volatilité, la diffusion et la tenue d’une création.
Certaines matières odorantes ont elles-mêmes des propriétés fixatrices.
Il existe également différents solvants, supports ou technologies capables d’intervenir sur la vitesse de libération des molécules odorantes.
Ce ne sont pas de mauvais ingrédients.
Ce ne sont pas des tricheries.
Ce sont des outils de formulation.
Mais lorsqu’un outil agit sur l’évaporation ou la libération des composants odorants, il peut aussi modifier la façon dont certaines facettes apparaissent dans le temps.
Et c’est là que cela devient intéressant.
PLUS DE TENUE PEUT AUSSI SIGNIFIER UNE ÉVOLUTION DIFFÉRENTE
Une étude publiée en juillet 2026 dans Flavour and Fragrance Journal a étudié précisément l’effet d’un système fixateur polymérique sur un parfum expérimental dosé à 20 %.
Avec 5 % de ce fixateur spécifique, les chercheurs ont observé une augmentation de 94,46 % de la rétention des notes de tête et un retard de 59,97 % dans la libération des notes de cœur.
En passant de 5 à 10 % de fixateur, l’effet devenait moins performant. Les chercheurs évoquent notamment un possible phénomène de rétention excessive des composants de la formule.
Lire l’étude publiée dans Flavour and Fragrance Journal.
Il ne faut surtout pas transformer cette étude en règle universelle.
Elle concerne un système fixateur précis et une formule expérimentale précise.
Mais elle illustre très bien un principe :
modifier la tenue, c’est aussi modifier la cinétique d’évaporation et de libération du parfum.
Or cette cinétique fait partie intégrante de son écriture.
UN PARFUM EST UN ART DE L’ÉVAPORATION
C’est précisément ici que notre vision diverge de la course actuelle à la performance.
Un parfum vit parce que ses matières n’apparaissent pas toutes au même moment.
Certaines molécules sont très volatiles.
Elles surgissent immédiatement puis disparaissent.
D’autres prennent leur temps.
Certaines facettes n’existent que pendant quelques minutes.
D’autres restent sur la peau pendant plusieurs heures.
C’est cette succession qui crée une histoire.
Un parfum commence quelque part et nous emmène ailleurs.
Une note apparaît.
Elle rencontre une autre matière.
Elle disparaît.
Une nouvelle facette surgit.
Puis elle s’efface à son tour.
C’est ce mouvement qui nous intéresse.
NOUS PRÉFÉRONS UNE FACETTE D’IRIS À UN SILLAGE DE DOUZE HEURES
Prenons l’iris.
Ce qui nous fascine dans une belle interprétation de l’iris n’est pas uniquement son intensité.
Ce sont ses facettes.
Poudrée à un instant.
Puis végétale.
Terreuse.
Boisée.
Presque froide.
Douce.
Parfois légèrement beurrée.
Ces perceptions apparaissent, se superposent, se répondent puis disparaissent.
Certaines ne resteront peut-être que quelques minutes.
Et alors ?
C’est justement ce mouvement qui peut les rendre magnifiques.
Nous préférerons toujours la beauté fugitive d’une facette d’iris à un sillage massif conçu simplement pour durer douze heures.
La tenue est une qualité.
La projection peut être une qualité.
Mais la transparence aussi.
Le contraste.
La surprise.
La respiration.
Le mouvement.
Et même parfois la disparition.
PLUS CONCENTRÉ VEUT-IL DIRE MEILLEUR ?
Non.
Un vin n’est pas meilleur parce qu’il contient davantage d’alcool.
Une musique n’est pas meilleure parce qu’elle est jouée plus fort.
Un parfum n’est pas meilleur simplement parce qu’il contient davantage de concentré ou reste perceptible plus longtemps.
Pourtant, une partie de la conversation autour du parfum semble aujourd’hui tourner essentiellement autour de la performance.
Combien d’heures tient-il ?
Quelle projection ?
Combien de sprays ?
Est-ce qu’on le sent à trois mètres ?
Est-ce qu’il reste sur les vêtements le lendemain ?
La question « est-il beau ? » arrive parfois après « est-ce qu’il tient ? ».
Nous trouvons cela dommage.
Un parfum n’est pas une compétition de décibels.
LA SAUCE MAGGI
La comparaison fera peut-être hurler quelques puristes.
Tant mieux.
Prenez une excellente tomate.
Ajoutez quelques gouttes de sauce Maggi.
L’impact gustatif augmente immédiatement.
Ajoutez-en davantage.
Le goût devient plus puissant, plus identifiable et plus persistant.
Mais à partir de quel moment cesse-t-on d’améliorer la tomate pour simplement mieux sentir la sauce Maggi ?
La parfumerie possède elle aussi des outils remarquables pour renforcer l’impact, ralentir l’évaporation, prolonger certaines sensations ou densifier un sillage.
Ils sont passionnants lorsqu’ils servent une idée créative.
Ils nous intéressent beaucoup moins lorsqu’ils servent principalement une promesse de performance.
POURQUOI LES BAINS GUERBOIS NE VEUT PAS JOUER À LA COURSE À LA CONCENTRATION
Soyons clairs.
Nous n’avons rien contre les Extraits de Parfum.
Il existe des extraits magnifiques.
Certaines idées olfactives demandent de la densité, de la lenteur, de la profondeur et une forte concentration.
Dans ce cas, faisons un Extrait.
Ce que nous refusons, c’est cette équation devenue presque automatique :
PLUS CONCENTRÉ = PLUS PRÉCIEUX = PLUS QUALITATIF = PLUS LUXUEUX
Elle est beaucoup trop simpliste.
Lorsque nous travaillons avec un parfumeur, notre question n’est pas :
« Jusqu’à combien pouvons-nous monter ? »
Notre question est :
« À quelle concentration ce parfum est-il le plus beau ? »
Parfois, augmenter la concentration enrichit une création.
Parfois, cela l’alourdit.
Parfois, cela modifie une ouverture magnifique.
Parfois, cela ralentit son évolution.
Parfois, cela transforme une vibration légère en quelque chose de beaucoup plus statique.
Nous ne cherchons pas la concentration maximale.
Nous cherchons la concentration juste.
Celle qui respecte l’écriture du parfumeur.
Celle qui laisse les matières respirer.
Celle qui permet aux différentes facettes de se révéler, de se rencontrer puis de disparaître.
Celle qui crée une émotion.
Pas celle qui produit le chiffre le plus spectaculaire sur une fiche produit.
UN PARFUM N’EST PAS UNE STATISTIQUE
La concentration est une donnée technique.
Elle n’est pas une mesure de beauté.
Elle n’est pas une mesure de créativité.
Elle n’est pas une mesure du coût des matières premières.
Elle n’est certainement pas une mesure du talent du parfumeur.
Alors oui, la parfumerie de niche traverse actuellement une fascination pour les Extraits, les concentrations élevées, les sillages massifs et les tenues spectaculaires.
Très bien.
Chez Les Bains Guerbois, nous ne voulons simplement pas jouer à ce jeu.
Nous préférons un parfum qui bouge à un parfum conçu uniquement pour durer.
Un parfum qui surprend à un parfum qui cherche simplement à impressionner.
Une facette sublime, même fugitive, à une puissance sans nuance.
Parce qu’un parfum n’est pas uniquement fait pour durer.
Il est fait pour vivre.